Recension: A Power Stronger Than Itself: The AACM and American Experimental Music de George E. Lewis (2008)

 Recension: A Power Stronger Than Itself: The AACM and American Experimental Music de George E. Lewis (2008)

Le livre A Power Stronger Than Itself (titre qui fait directement écho à la devise emblématique de l’AACM – Association for the Advancement of Creative Musicians) est sans conteste l’ouvrage de référence sur cette organisation mythique fondée en 1965 à Chicago. Écrit par George E. Lewis lui-même – tromboniste, compositeur, théoricien, membre de l’AACM depuis 1971 et aujourd’hui professeur à Columbia – ce volume de près de 700 pages n’est pas seulement une histoire institutionnelle : c’est une réflexion profonde, engagée et souvent passionnante sur ce que signifie créer de la musique « sérieuse » et originale dans un contexte américain marqué par le racisme structurel, les luttes de pouvoir dans le champ musical et les frontières artificielles entre jazz, musique contemporaine et expérimentation.

Points forts

  • Immersion totale et légitimité interne Lewis ne se contente pas de compiler des faits : il écrit depuis l’intérieur. Ayant rejoint l’AACM adolescent, il combine archives, entretiens approfondis, analyses musicales et souvenirs personnels. Cela donne au texte une densité rare et évite le ton distant des historiens extérieurs.
  • Redéfinition du paysage de la musique expérimentale américaine L’un des apports majeurs du livre est de replacer l’AACM au centre de l’histoire de l’avant-garde aux États-Unis, loin de la narration dominante centrée sur les compositeurs blancs de Downtown New York ou d’Europe. Lewis montre comment l’AACM a inventé une modernité noire, collective, interdisciplinaire et politiquement consciente, bien avant que les termes « experimental music » ne soient monopolisés par d’autres scènes.
  • Approche multidimensionnelle Race, classe, genre, économie, spiritualité, esthétique, politique : tous ces axes sont traités avec finesse. Lewis analyse par exemple comment l’AACM a refusé la logique du star-system et du marché du jazz mainstream, préférant l’autodétermination, l’éducation mutuelle et la création d’institutions autonomes (concerts, école, label).
  • Écriture vivante malgré la densité Malgré son érudition (notes abondantes, références théoriques), le livre reste très lisible. Les portraits de Muhal Richard Abrams, Anthony Braxton, Leo Smith, Amina Claudine Myers, Henry Threadgill, Roscoe Mitchell, Leroy Jenkins, Wadada Leo Smith et bien d’autres sont saisissants.

Points de discussion / critiques possibles

  • Longueur et densité Certains lecteurs trouvent l’ouvrage très (trop ?) long et parfois répétitif. Il s’agit plus d’une somme encyclopédique que d’un récit linéaire fluide.
  • Positionnement parfois polémique Lewis défend farouchement l’autonomie esthétique et philosophique de l’AACM, ce qui le conduit à critiquer certaines appropriations ou simplifications par la critique européenne ou blanche-américaine. Cela a valu au livre quelques reproches de partialité (notamment de la part de certains défenseurs de l’improvisation libre européenne), mais pour beaucoup c’est justement cette subjectivité assumée qui fait la force de l’ouvrage.
  • Focus principalement sur les premières décennies Bien que le livre couvre jusqu’au début des années 2000, l’essentiel porte sur la période 1965–1985 et la migration vers New York. Les développements plus récents (AACM Great Black Music – Ancient to the Future, etc.) sont moins détaillés.

Verdict

Indispensable pour quiconque s’intéresse sérieusement au jazz créatif, à la musique expérimentale, aux avant-gardes noires américaines, aux collectifs artistiques autogérés ou aux intersections entre musique et politique raciale aux États-Unis.

C’est l’un des livres les plus importants parus sur la musique créative au XXIe siècle, régulièrement qualifié de « monumental », « visionnaire » ou « incontournable » par la critique jazz et musicologique (NPR, All About Jazz, Journal of the American Musicological Society, etc.). Si vous ne deviez lire qu’un seul ouvrage sur l’AACM, c’est celui-ci – et il est fort probable que vous en sortiez transformé dans votre façon d’écouter et de penser la musique.

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